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Combien de divisions existent-elles parmi les hommes armés au Sahel? | Le Grand Continent


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    Alors que la CEDEAO a décidé, lors du Sommet exceptionnel de jeudi, « d’activer sa force d’intervention » — tout en affirmant vouloir privilégier la voie diplomatique avec les putschistes de Niamey — et qu’elle tiendra demain à Accra une réunion de ses états-majors, Olivier Vallée revient sur une question clef : de quoi parle-t-on lorsqu’on évoque les forces de sécurité et de défense dans la région ? Histoire et panorama de l’institution militaire au Sahel — avec un tableau récapitulatif exclusif.

    © Christophe Petit Tesson / Pool photo via AP
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    Olivier Vallée
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    © Christophe Petit Tesson / Pool photo via AP
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    L’état des « forces de défense et de sécurité » de la plupart des États francophones membres de la CEDEAO, convoqués à la guerre contre le Niger des putschistes, est directement le résultat d’une histoire militaire modelée par la France — à l’image de ce qu’a pu faire ressortir Marielle Debos au Tchad. Historiquement, au temps de la colonisation, l’armée se partageait en effet avec le pouvoir civil l’administration de l’Afrique-Occidentale française qui englobait le Sahel et dont le Tchad était limitrophe. Elle se concentrait sur le domaine sahélo-saharien, une bonne partie de la Haute Volta (l’actuel Burkina Faso), du Mali, du Niger et du Tchad. Au plan purement militaire, elle privilégiait les hommes du nord de ces pays à travers les différentes unités sahariennes créées — leurs « races » étaient jugées martiales, comme les Sara par exemple. Le reste des contingents était constitué des tirailleurs sénégalais assimilant différentes régions de recrutement de l’empire.

    • Au Sahel, seuls les Américains avec l’Initiative Pan Sahel en 2002 ont entrepris à la fois de relier le State Department, le Department of Defense (DOD) et l’USAID dans leur approche de la région. À la différence des Français, les moniteurs américains ont travaillé « du bas vers le haut », en formant des sections, puis des compagnies. Tout récemment, des soldats nigériens ont été formés par la Garde Nationale aux Émirats arabes unis. Du côté français les gardes présidentielles ont été ignorées au Sahel tandis qu’au Gabon, des officiers français comme le général Meudec en assurait le commandement de fait avec un encadrement marocain. 
    • Pourtant, Tiani — ce n’est qu’un surnom —, le général de la garde présidentielle autoproclamé chef d’État n’est pas un élève de Fort Bragg, la base militaire américaine dédiée aux opérations spéciales, mais un militaire « sac au dos » qui a « servi » dans les compagnies sahariennes que l’armée nigérienne conserve à l’Indépendance et où elle envoie ceux qui ne se sont pas assez bien placés pour rester dans les anciennes casernes délabrées de l’armée française, comme Kati, la cité militaire qui jouxte Bamako.
    • Pour la France, les « armées sahéliennes » ont donc été isolées de leurs « frères d’armes » français au risque d’y perdre tout informateur. La coopération militaire américaine n’est pas non plus exempte de failles mais elle a fait l’objet d’examens parlementaires sérieux et de comptes-rendus de l’administration.

    L’absence de fait d’une doctrine française de manœuvre avec des éléments des forces nationales hors le Tchad est l’aboutissement d’une pensée inchangée de dévaluation des capacités militaires conventionnelles des Africains. Elle a été corroborée par le délabrement organisé des forces nationales de pays comme le Mali, condamnés à être des modèles démocratiques émasculés et donc privés de réelles forces combattantes.

    • Le recours au Tchadiens s’avéraient donc fort commode et critiqué par des opposants comme Abakar Tollimi. Pour ce dernier, « toutes les armées du Sahel peuvent faire le travail que le Tchad est en train de faire ». «  Dans une zone comme Agelhok, dans l’extrême Nord du Mali, l’armée tchadienne est la seule à combattre toutes sortes de groupes armés. Il n’y a plus de soldats maliens depuis des années. De même, les soldats tchadiens sont entrés en territoire nigérian combattre Boko Haram. Ce n’est pas notre travail. Le Nigeria est quand même un pays qui a une armée de plus d’un million de soldats, qui a un budget très élevé », insiste l’opposant tchadien dans un très judicieux article de Falila Gbadamassi. On y lit également : «  L’armée tchadienne n’est pas une armée proprement dite, une armée formée et organisée, une armée de métier. Elle est composée de combattants aguerris, qui ne sont que des vagues successives de rebelles ralliés. » 
    • L’armée nigérienne, d’une manière moins flagrante peut-être, reflète cet empilement de « sobels » qui repartent sporadiquement dans leurs milices d’élection, transformant l’armée elle-même en faisceau de forces autonomes. 

    La Garde Nationale du Niger, chérie de la France et supposée fidèle à Bazoum, est la continuation du tropisme saharien d’une gendarmerie au front — de nombreux Touaregs s’y trouvent sans que leurs prouesses soient avérées. Plutôt que de véritables armées, on est en présence d’institutions militaires qu’on pourrait analyser comme des hétérotopies aux contours flous. 

    • Ainsi, l’armée tchadienne compterait au moins 40 000 membres : c’est la limite inférieure d’une fourchette qui arrive à 65 000, selon différentes estimations. Un effectif qui « est énorme pour un pays de 15 millions d’habitants », souligne au passage Abakar Tollimi, « on ne peut pas maintenir une armée de ce volume-là ». Une appréciation discutable car si l’on songe à l’immensité du territoire tchadien et à ses voisins comme le Soudan et la Libye. La pléthore de généraux tchadiens pèse peu par rapport aux facteurs de menaces des désordres de ces deux pays en guerre soutenue.

    Les fluctuations d’effectifs dans le temps sont une autre caractéristique de la troupe sahélienne. 

    • Au premier chef le Niger, qui sous Bazoum, le bon élève sécuritaire de la France et du G5 Sahel, a gonflé une armée hétéroclite, de 11 000 à 30 000 soldats. En mars 2022, le président Mohamed Bazoum, élu un an plus tôt, faisait part de sa volonté de porter l’armée nationale à 50 000 soldats. Sur les 30 000 hommes supposés, peu sont entraînés à une résistance frontale à des troupes de choc surarmées et appuyées par hélicoptères.
    • Mais leur capacité de mobiliser une autodéfense de civils reste d’actualité avec des officiers et des sous-officiers populaires, à la différence de leurs homologues des pays attaquants de la CEDEAO. D’énormes dépenses d’équipement militaire ont été engagées par Issoufou, le prédécesseur de Bazoum, à l’instar d’IBK au Mali, et leur ont assuré de considérables pots de vin. Cela constitue cependant la ressource d’une défense lourde de la capitale nigérienne qui serait l’objectif des belligérants.
    • Au secours du Niger, le Mali aligne théoriquement 21 000 soldats dont 5 000 peuvent rejoindre le front en étalant le déploiement sur plusieurs semaines. Le matériel est ancien et disparate mais relativement bien entretenu et d’origine soviétique. Depuis le coup d’État de 2021, la junte s’est en effet tournée vers la Russie et la Chine pour s’équiper en matériel. Moscou a ainsi livré sept avions de combats Su-25 depuis août 2022. S’y ajoutent une vingtaine d’avions de chasse L-39, à l’origine conçus pour l’entraînement. L’armée de l’air malienne posséderait aussi une vingtaine d’hélicoptères, essentiellement de transport. La Turquie a également livré plusieurs drones TB2 et a reçu commande de nouveaux éléments. C’est très important car les éléments aériens seront décisifs dans un espace aérien des pays amis qui est interdit de survol par quiconque. L’Algérie conforte ce glacis en interdisant le passage au-dessus de son territoire. 
    • Le Burkina Faso aligne officiellement 6 000 soldats mais en réalité beaucoup plus avec le recrutement massif de volontaires de défense de la patrie qui sont l’armature d’une guérilla en cas d’attaque étrangère. L’armée de l’air se compose quant à elle d’une trentaine d’engins légers ou de transport. 
    • Ces soldats sont accoutumés à des zones semi-désertiques et habitués à leurs rudes conditions de vie. Ils useront de véhicules tout terrain disponibles à foison ce qui leur assure face à l’adversaire une grande mobilité. L’armée nigérienne reste combattive et le ravitaillement par parachutages lui permet de s’étirer et de se positionner plus vite que ses homologues occidentaux.
    • Le Nigéria compte quant à lui entre un million et 200 000 soldats car les épurations ou les démobilisations ont été souvent réversibles. Le président Tinubu veut y mettre bon ordre mais cela ne suscite pas un enthousiasme de masse parmi les militaires. Tout l’État-major vient d’être remercié et il va être difficile de disposer très vite d’une compétence manœuvrière pour acheminer très loin des places fortes de l’armée un contingent de combat. L’armée dispose en effet d’une centaine de chars et de centaines de véhicules blindés. Dans les airs, le Nigeria possède une quinzaine d’avions de chasse chinois et de nombreux hélicoptères d’attaque et de transport.
    • Le Sénégal pourrait s’articuler à une attaque contre le Niger mais cela le mettrait en porte à faux avec son voisin malien. Ses 15 000 soldats portent beau, les généraux se promènent en bottes de saut, mais son expérience du feu est très limitée et la persistance de la résistance casamançaise le prouve. La haute hiérarchie est assimilée au pouvoir de l’élite et les officiers vont plutôt dans les académies militaires que dans des camps d’entraînement. Son armée de l’air se compose d’avions de transport. Elle posséderait aussi un nombre indéterminé de drones turcs de combat TB2. 
    • La Côte d’Ivoire avec ses 30 000 soldats fait figure également de partenaire qui a accompli la montée en puissance réclamée par la France. Mais elle sort de décennies de contention de sa formation au combat de peur qu’elle ne prenne le pouvoir — Jacques Chirac avait fait détruire au sol toute l’aviation opérationnelle que Gbagbo avait mise en place. Le nouveau pouvoir aligne deux avions de chasse de type Mig et cinq hélicoptères de combat.

    Au total, seule l’armée nigériane est capable de mener des actions en dehors de ses frontières comme elle l’a montré en Sierra Leone et au Nigeria. 

    • Pendant longtemps ses officiers supérieurs ont suivi une formation au Ghana et à Sandhurst. La hiérarchie militaire malgré ses origines différentes partage un style d’élite martiale tout à fait différent des groupes d’affinités nigériens. Elle est en mesure de concevoir et d’achever des actions avec plusieurs composantes et dispose d’un service de renseignement incrusté au Niger, y compris dans l’armée. 
    • Les soldats du rang souffrent d’un manque de formation, de faibles rémunérations et du stress des nombreuses attaques par les insurrections plurielles que subit l’État. En fait, le Nigéria serait propice, comme il l’a été dans le passé, en tant que base arrière d’une opposition armée et politique au gouvernement instauré par Tchiani.

    Avant et juste après l’Indépendance du Niger, la France, du fait encore de son fantasme d’empire des sables, a méconnu les menace et le modèle venus de l’immense Nigeria. Mais surtout, le système guri, l’État profond d’accumulation élitaire de l’argent et de la puissance a gangrené les meilleurs de l’armée nigérienne. Les affinités régionales, les cursus marocains, algériens ou américains, les familles de la banque ou du commerce, les contrats d’armement créent des mafias circonstancielles prêtes à passer à l’acte ne serait-ce que pour un an.

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    Author: Kimberly Curry

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